Cette année, la journée filière nucléaire s’est déroulée le 22 janvier 2026 à Paris. Cette édition, organisée conjointement par la CFE-CGC Métallurgie et la CFE- CGC Énergies, a réuni une centaine de militants autour de quatre personnalités venues présenter les défis à relever au sein de la filière. Retour sur ce temps fort riche d’enseignements.
Un programme structuré autour des grands enjeux de la filière
La journée s’est articulée autour de quatre temps forts. Olivier Lluansi, professeur au CNAM, est revenu sur la situation de l’industrie française au regard des enjeux énergétiques, en soulignant le rôle structurant du nucléaire dans la réindustrialisation et la souveraineté nationale. Jean Casabianca, figure reconnue de la sûreté nucléaire, a apporté son éclairage sur les chantiers nucléaires et les modulations du parc. Nicolas Ferrand, membre du comité exécutif d’Orano et directeur du programme « Aval du futur », a abordé le temps long du nucléaire, qu’il s’agisse des infrastructures industrielles, du recyclage des combustibles ou des exigences de sûreté à l’horizon de la fin du siècle. Pierre-Marie Abadie, président de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), a présenté les contours de la nouvelle gouvernance de la sûreté nucléaire, marquée par des évolutions profondes tant pour les industriels que pour les autorités de contrôle.

Réindustrialisation : l’énergie bas-carbone comme moteur
Olivier Lluansi – Professeur titulaire de chaire au Conservatoire national des arts et métiers
Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la réindustrialisation, il défend l’idée que la France est engagée dans un virage industriel majeur, nécessitant des choix énergétiques structurants et de long terme. Olivier Lluansi a livré une analyse sans concession de la situation industrielle française. Alors que la France perd près de 5000 emplois manufacturiers par trimestre, il a rappelé l’urgence de reconstruire un outil productif souverain et durable.
« L’énergie est la sève de l’industrie. »
Selon lui, réindustrialisation et décarbonation ne sont pas antagonistes : elles constituent un défi commun. L’énergie, et en particulier l’électricité bas-carbone, est la « sève » de l’industrie. Le nucléaire y occupe une place stratégique incontournable. Olivier Lluansi plaide notamment pour une sortie partielle de la production électronucléaire du marché européen afin de garantir des prix compétitifs aux industriels, condition indispensable à toute stratégie de réindustrialisation. Au-delà de la prolongation du parc existant, il appelle à la construction de nouveaux réacteurs pour sortir de la sous-utilisation chronique et faire de la France le fournisseur de référence d’électricité décarbonée en Europe, levier majeur de souveraineté. Enfin, rejetant toute solution miracle, il défend une « recette » fondée sur plusieurs leviers complémentaires : protection européenne assumée, baisse des impôts de production, commande publique orientée, mobilisation de l’épargne nationale et renforcement de la formation industrielle.
« Je définis la souveraineté comme la capacité d’une communauté à choisir son destin. »

Sûreté nucléaire : une exigence humaine, organisationnelle et éthique
Jean Casabianca – Inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection auprès du PDG d’EDF
Ancien officier de marine, ingénieur en chef sur sous-marins et porte-avions nucléaires, l’amiral Jean Casabianca a exercé les plus hautes responsabilités au sein des armées. Il occupe aujourd’hui les fonctions d‘inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection auprès du PDG d’EDF. Figure d’autorité unanimement reconnue, il est particulièrement respecté pour la rigueur, l’indépendance et la qualité de ses rapports annuels, qui dressent un état des lieux sans complaisance de la sûreté nucléaire et des enjeux de radioprotection des parcs français et britannique. Depuis l’été 2025, il cumule avec les fonctions d’IG3S dont le périmètre inclut également la sûreté hydraulique ainsi que la sécurité et la santé au travail au sein du groupe EDF.
« La sûreté nucléaire ne se décrète pas, elle se construit au quotidien. Elle repose avant tout sur des femmes et des hommes, sur des organisations lisibles et sur une gouvernance connectée au terrain. »
Invité à partager sa vision issue de cinq années passées au sein du groupe EDF, Jean Casabianca est d’abord revenu sur les enseignements qu’il en tire en matière de culture de sûreté et sur les fondamentaux qui doivent, selon lui, rester non négociables. Il s’est ensuite très volontiers prêté au jeu des questions-réponses, au cours duquel il a notamment apporté des éclairages sur les effets de la modulation du parc nucléaire dans un contexte de tensions croissantes entre moyens de production pilotables bas carbone et énergies renouvelables Si cette pratique n’est pas nouvelle, elle produit aujourd’hui des impacts opérationnels, organisationnels et humains de plus en plus marqués, sur lesquels la CFE Énergies alerte de longue date.
S’appuyant sur ses travaux menés depuis 2021 et sur son expérience de terrain, il a partagé plusieurs enseignements structurants issus de ses différents rapports annuels. Son message central rejoint un constat régulièrement porté par la CFE Énergies : la sûreté nucléaire repose avant tout sur les femmes et les hommes, sur des organisations lisibles et sur une gouvernance connectée au terrain. Il a mis en garde contre la tentation d’une conduite des activités exclusivement pilotée par des indicateurs et des tableaux de bord, au risque d’alimenter un « silence organisationnel » préjudiciable à la sûreté. Une complexité organisationnelle excessive fragilise les collectifs de travail, dilue les responsabilités et affaiblit la maîtrise des activités. À cet égard, la simplification, loin d’être un affaiblissement, constitue un véritable acte de sûreté, chaque mission critique devant être clairement confiée à un responsable identifié.
Dans la continuité de son exposé, Jean Casabianca a accepté de répondre aux questions de la CFE Énergies, répondant sans détour aux questions relatives à la gouvernance, à l’organisation du travail et aux impacts de la modulation du parc.
« Le syndicalisme est une force lorsqu’il s’aligne avec les intérêts de l’entreprise et des salariés »
Rôle des organisations syndicales
Interpellé sur le rôle des organisations syndicales, Jean Casabianca a souligné leur contribution essentielle à cet équilibre. Il a rappelé que le syndicalisme constitue une force nécessaire dès lors qu’il s’inscrit dans une convergence d’intérêts entre les salariés et l’entreprise. Une convergence que la CFE Énergies revendique lorsqu’elle défend, dans les instances, des organisations plus lisibles, des responsabilités clarifiées et une prise en compte effective du travail réel.
Réformes et réorganisations
Plus largement, il a pointé les limites d’une succession de réformes et de réorganisations conduites sans vision claire du temps long. Ces évolutions doivent respecter une cohérence d’ensemble, au risque de conduire à l’épuisement des collectifs, à une perte de sens et à une démotivation des jeunes générations. Là encore, ce diagnostic fait écho aux alertes portées par la CFE Énergies sur la nécessité de structures stables, compréhensibles et responsabilisantes pour mener à bien les grands projets industriels, au premier rang desquels la prolongation du parc.
Modulation du parc nucléaire
Enfin, sur la modulation du parc nucléaire, il a insisté sur la nécessité de sortir du déni. La modulation a été conçue pour s’adapter au cycle régulier de la consommation. La contrainte consistant désormais à pallier l’excès aléatoire de production n’est pas neutre : elle accélère l’usure des matériels, accroît la charge de travail des équipes et pèse sur l’organisation des activités. Plus le matériel et les compétences sont sollicités de manière inadaptée, moins il reste de marges pour investir dans les modifications nécessaires à la sûreté. Ces constats recoupent les préoccupations exprimées par la CFE Énergies quant aux impacts de la modulation sur la sérénité en salle de commande, la planification des tâches et la disponibilité des équipes.
Une intervention exigeante et sans détour, qui confirme la pertinence des alertes portées par la CFE Énergies et rappelle que la sûreté nucléaire demeure indissociable de choix organisationnels clairs, responsables et respectueux du travail réel. Retrouvez la position de la CFE Énergies sur la question de la modulation dans cet article et dans ce podcast Énergies en Clair.

L’aval du cycle nucléaire à l’horizon de la fin du siècle
Nicolas Ferrand – Membre du Comité Exécutif d’Orano, directeur du programme « Aval du futur »
Nicolas Ferrand a rappelé que le traitement/recyclage du combustible est une expertise unique au monde qui comprend le traitement, le recyclage et le conditionnement des combustibles usés. C’est en fait en 2024 qu’a été décidée la prolongation de la politique de traitement recyclage en France, menée jusqu’alors dans deux usines principales : La Hague (Cotentin) et Melox (Gard).
« Un projet qui s’inscrit dans le futur à l’échelle du siècle. »
Nicolas Ferrand nous a présenté le titanesque programme « Aval du Futur » portant la refonte, l’extension et la modernisation des capacités de l’entreprise dans le traitement des combustibles nucléaires et de la fabrication du MOx. Une nouvelle usine verra donc le jour sur le site de La Hague, incluant la création d’un atelier de fabrication de Mox. Le site de la Hague a été choisi pour plusieurs raisons : le foncier est déjà disponible pour la nouvelle usine, l’usine actuelle est bien intégrée dans le territoire, les compétences sont déjà là et vont de pair avec une expérience de plus de 60 ans, et enfin la proximité avec l’exploitant. Ce projet, chiffré en dizaines de milliards d’euros, s’inscrit dans une démarche territorialisée à l’échelle de la Manche et, dans le futur, à l’échelle du siècle, avec une ambition, celle de l’innovation portée par 60 ans de retour d’expérience.

ASNR : une nouvelle gouvernance de la sûreté
Pierre-Marie Abadie – Président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire et Radioprotection (ex-directeur de l’ANDRA)
Issue de la fusion entre l’ASN et l’IRSN, l’Autorité de Sûreté Nucléaire et Radioprotection (ASNR) incarne un nouveau modèle institutionnel intégré, réunissant recherche, expertise, décision, contrôle et gestion de crise. Son président, Pierre-Marie Abadie, a présenté les priorités de cette nouvelle autorité et les défis majeurs auxquels elle fait face dans un contexte de relance du nucléaire et de prolongation de la durée de fonctionnement du parc : exigences accrues de sûreté, contraintes de ressources, industrialisation du programme EPR2, accompagnement des innovations technologiques telles que les SMR ou l’intelligence artificielle.
Souvent perçue comme un simple « gendarme du nucléaire », l’ASNR apparaît au contraire comme un acteur clé de la maîtrise de la complexité, au service de la sûreté et de la pérennité de la filière. Voici le point de vue de Pierre-Marie Abadie sur les questions spécifiques posées par la CFE Énergies
CFE Énergies : la création de l’ASNR est un changement majeur. Au-delà de la fusion administrative, comment cette nouvelle organisation garantit-elle ce que vous appelez la « souveraineté technique » et la pérennité de vos missions dans un contexte de relance du nucléaire ?
Pierre-Marie Abadie : Il faut d’abord comprendre que l’ASNR n’est ni l’ex-ASN, ni l’ex-IRSN, c’est vraiment une nouvelle institution qui rassemble une grande diversité de métiers, de la recherche à la décision en passant par l’expertise et la gestion de crise. Notre priorité a été d’assurer la permanence opérationnelle dès le premier jour, pour continuer à produire des avis et mener les inspections malgré les débats qui ont entouré cette réforme.
Concernant la souveraineté technique, c’est un message fort que nous portons en interne : elle repose sur la maîtrise des compétences pour pouvoir « tout comprendre », mais aussi sur l’accès aux connaissances, que ce soit en interne ou via des partenariats scientifiques externes. Pour incarner cela, nous mettons en place une organisation des métiers plus intégrée, avec des directions opérationnelles focalisées sur leurs finalités (comme la sûreté des réacteurs ou des usines) et des autorités fonctionnelles fortes, dont un directeur scientifique, et une autorité technique, pour garantir la robustesse du processus d’expertise.
CFE Énergies : Vous avez souligné que nous évoluons désormais dans un « monde aux ressources finies », notamment en ingénierie. Face au mur d’investissement et au défi industriel de l’EPR2, comment l’Autorité adapte-t-elle son approche pour ne pas être un frein tout en garantissant le plus haut niveau de sûreté ?
Pierre-Marie Abadie : En effet, le monde est fini au sens où le temps et les moyens humains – le nombre d’ingénieurs disponibles, par exemple – sont limités. Il faut donc savoir faire des choix et adopter une approche proportionnée pour ne pas saturer les ingénieries avec des questions moins utiles, afin qu’elles se concentrent sur les vrais sujets de sûreté.
Pour le nouveau nucléaire et l’EPR2, l’enjeu clé est l’industrialisation et la réplication. Le sujet n’est pas de faire moins de sûreté, mais de la faire mieux en anticipant et en stabilisant les référentiels et les jalons réglementaires. Répliquer permet d’éviter les surprises et d’améliorer la qualité, ce qui est bénéfique pour la sûreté. Nous devons collectivement, exploitants et autorité, maîtriser la complexité, car à la fin, la complexité accumulée n’est pas bonne pour la sûreté.
CFE Énergies : l’innovation fait son grand retour avec les SMR, tandis que le parc existant vise les 60 ans de durée de fonctionnement, voire au-delà. Quelle est votre vision sur ces deux horizons temporels très différents : la gestion du long terme pour le parc actuel et l’arrivée de ces nouveaux acteurs ?
Pierre-Marie Abadie : Sur le parc existant, nous voulons donner de la visibilité au-delà des réexamens décennaux. Nous avons réfléchi : plutôt que d’attendre, nous regardons dès aujourd’hui les facteurs limitants qui pourraient empêcher d’aller au-delà de 60 ans. C’est essentiel pour éclairer la politique énergétique, car même si on prolonge, le « mur d’investissement » pour le renouvellement du parc ne fait que se décaler.
Quant aux SMR, l’innovation est effectivement de retour, ce qui est positif, mais cela couvre une grande diversité de projets, des plus matures aux plus expérimentaux. Ces projets posent des questions nouvelles, notamment sur les objectifs de sûreté si l’on envisage de les installer près de zones urbaines, où l’évacuation massive n’est pas envisageable comme pour les grandes centrales. Nous testons avec eux des processus d’échange très en amont pour « dérisquer » l’instruction, tout en notant que le modèle « start-up » se heurte parfois aux réalités de capacité technique et financière nécessaires pour passer au stade industriel.
Dans un contexte de transition énergétique accélérée, de relance industrielle et de fortes tensions sur les systèmes électriques, la filière nucléaire occupe à nouveau une place centrale dans le débat public. Pilier de la souveraineté énergétique française, atout majeur pour la décarbonation de l’économie et pour l’emploi industriel, elle se trouve aujourd’hui confrontée à des défis multiples : maintien des compétences, sûreté, adaptation du parc, articulation avec les énergies renouvelables, gouvernance et vision de long terme. La CFE Énergies poursuit son travail pour défendre l’industrie nucléaire, gage de souveraineté industrielle, et l’ensemble de ses emplois.









