Au premier plan, trois hommes sourient. Le premier, à gauche, au milieu est posé un kakémono sur lequel il est écrit Journée Filière Nucléaire. A droite, deux hommes sourient.

Réflexion sur les enjeux stratégiques de la filière du nucléaire

Le 28 janvier dernier, la CFE Énergies et la CFE-CGC Métallurgie ont organisé à Paris une journée captivante dédiée à la filière nucléaire rassemblant experts et acteurs clés du secteur. Au programme : des interventions sur les actions de la SFEN et du GIFEN, sur l’intérêt du développement de petits réacteurs nucléaires, sur la place des femmes dans le nucléaire et sur l’Europe de l’énergie

Christophe Neugnot et Valérie Faudon, ont présenté les initiatives menées par la SFEN (Société Française de l’Énergie Nucléaire) et le GIFEN (Groupement des Industriels Français de l’Énergie Nucléaire) pour sensibiliser le grand public aux atouts du nucléaire. Leur objectif : influer sur les politiques publiques afin de donner une trajectoire claire et ambitieuse à la filière nucléaire. Un appel a été lancé pour une vision de long terme qui place le nucléaire comme acteur clé dans la transition énergétique.

Photo d'une réunion à laquelle participent de nombreuses personnes. On voit le public, assis et de dos, avec en premier plan un homme debout. En arrière-plan, à droite, deux personnes qui semblent être les intervenants sont assis sur des tabourets hauts. Devant eux se trouve un mange-debout. À l'extrême gauche, on aperçoit un kakémono sur lequel il est écrit Journée Filière Nucléaire. Au milieu, il y a un écran sur lequel on voit le logo de la CFE CGC Métallurgie et au milieu le nom des deux intervenants.

Le nucléaire, avec sa capacité à fournir une électricité stable et pilotable, est un pilier pour compléter les solutions offertes par les ENR. Les Small Modular Reactors (SMR), en particulier, ont été évoqués comme une réponse aux besoins spécifiques de certaines régions, tout en ayant un faible impact environnemental et en limitant les coûts.

Dominique Minière a également partagé des recommandations pour les pays souhaitant développer ou relancer la filière nucléaire. « La clé du succès d’un projet nucléaire réside dans la préparation, le choix de technologies simples et la création de relations de confiance avec les autorités de sûreté », a-t-il précisé, soulignant la nécessité de ne pas laisser place à l’improvisation pour garantir la réussite des projets.

Dans cette interview exclusive, Dominique Minière partage son point de vue sur l’avenir du nucléaire, l’importance de sa complémentarité avec les énergies renouvelables et les enjeux cruciaux pour réussir les projets nucléaires. Retrouvez ses réflexions sur les solutions pour atteindre les objectifs climatiques de 2050.

Il n’est pas pertinent d’opposer les ENR et le nucléaire. Il ne faut pas tomber dans une logique binaire !

Actuellement, 10 % de l’électricité produite dans le monde est d’origine nucléaire. Dans le cadre global de l’énergie, pour atteindre le « net zero » d’ici 2050, il va falloir remplacer les énergies fossiles (gaz, pétrole) par de l’électricité dite propre, autrement dit sans CO2. Et ce, dans un monde où les besoins en électricité vont bondir du fait du développement de l’IA extrêmement énergivore. Cela veut dire qu’il faudra doubler, voire tripler le volume d’électricité en utilisant des moyens de production sans CO2. Et pour l’instant, il y a principalement 2 solutions possibles : le nucléaire et les ENR, deux énergies qui ne sont pas antinomiques.


Pour l’instant, les ENR se développent bien et tant mieux mais présentent quelques faiblesses, à savoir l’impossibilité de stocker l’électricité ou encore par exemple la dépendance au vent pour les éoliennes. Le nucléaire reste de son côté une énergie pilotable et garantissant la stabilité du réseau électrique. Et, à la suite des récentes crises auxquelles nous avons été confrontés, le vent a tourné en faveur du nucléaire pour diminuer la dépendance à des pays tiers.


Nous disposons d’une offre nucléaire diversifiée qui intègre de gros réacteurs et des réacteurs plus petits pour remplacer par exemple le diesel, les centrales gaz ou au charbon.

Cela dépend des marchés ! Plusieurs paramètres sont à prendre en compte avant de faire un choix et d’opter pour une technologie en particulier. J’entends par là qu’il faut d’abord analyser les besoins, les capacités du réseau électrique et connaître les critères du pays qui souhaite se doter de l’énergie nucléaire (emplois générés, déchets produits…).

Les SMR répondent plus spécifiquement au besoin de remplacement de centrales au gaz ou au charbon. Ils permettent d’utiliser les réseaux existants, les transformateurs déjà en place et ne nécessitent donc pas d’investissements dans de nouveaux équipements.

La capacité des réseaux en place conditionne aussi le choix des technologies. Il faut voir s’il est capable d’absorber l’électricité fournie par un gros réacteur ou par un petit réacteur.

Dans les pays en voie de développement ou dans les communautés isolées, il est plus judicieux d’opter pour des petits réacteurs qui peuvent souvent remplacer des diesels non connectés aux réseaux.

Avant tout, il faut bien savoir ce que l’on veut faire ! À mon avis, il y a 6 conditions de réussite d’un projet nucléaire qui me semblent incontournables.

Tout d’abord, il faut avoir une bonne supply chain (chaine d’approvisionnement, de fournisseurs, de fabricants, de transport…).

Une autre clé de réussite réside dans le fait d’avoir un bon management de projet : cela sous-entend qu’il y a eu une phase importante de préparation pour bien finaliser le design avant de commencer les travaux. Une fois que le projet est lancé, le design ne soit pas modifié.

Il vaut mieux favoriser des technologies simples. Je veux dire par là qu’il faut éviter un design de réacteur trop complexe, car le risque est de ne pas pouvoir livrer le produit en temps et en heure et aussi de ne plus respecter le budget imparti.

L’établissement d’une relation de confiance avec l’autorité de sûreté nucléaire est aussi une des composantes du succès du projet. Il est primordial que les règles du jeu entre le constructeur et l’autorité de sûreté soient claires dès le départ.

Enfin, il est préférable de mobiliser toutes les parties prenantes autour de la réussite financière du projet. La manière dont on fait participer chaque partie prenante à l’atteinte des objectifs du projet est décisive. Si une seule partie prenante prend tous les risques, c’est la faillite !

Zoom sur les SMR (Small Modular Reactor ou petit réacteur modulaire) : des réacteurs nucléaires plus petits, moins puissants et moins coûteux qui produisent de l’électricité et de la chaleur. Ils sont simples à exploiter et présentent 100 fois moins de risques d’accidents nucléaires.

Les + gros SMR : 300 MWe
Ils sont fondés sur les technologies de 3ème génération. Intéressant pour remplacer les centrales gaz ou charbon de même puissance. Ils sont connectés au réseau électrique existant.

SMR intermédiaires : 80 MWe
Produit beaucoup de vapeur à haute température. Un atout pour les industriels qui s’orientent vers la décarbonation de leurs besoins et qui pourraient aussi utiliser la chaleur dans leurs process.

Les petits SMR ou MMR (Micro Modular reactor ou microréacteur modulaire) : 5 à 10 MWe Réacteur de 4ème génération utilisé dans les bases militaires américaines et pour les bateaux porte-containers. Ils ne sont pas connectés au réseau.
Ils sont Intéressants également pour remplacer les diesels.


Maxence Cordiez, expert associé à l’Institut Montaigne et responsable du cycle du combustible nucléaire chez HEXANA, a partagé son analyse des défis économiques liés à la transition énergétique européenne. Il a expliqué que la réussite de cette transition repose sur une approche pragmatique qui combine toutes les solutions disponibles : ENR, nucléaire, gaz bas-carbone et efficacité énergétique.

En parallèle, il a rappelé que la compétitivité industrielle de l’Europe dépendra de l’accès à une énergie abordable et stable. Une transition vers des technologies durables, telles que le nucléaire, pourrait ainsi soutenir l’emploi durable en Europe et renforcer la position du continent face à la concurrence mondiale.

Dans cette interview exclusive, Maxence Cordiez, Expert associé Énergies à l’Institut Montaigne et responsable du cycle du combustible nucléaire chez HEXANA, partage son point de vue sur les défis de la transition énergétique en Europe. Il revient notamment sur les conditions nécessaires pour réussir cette transition, l’importance de l’énergie compétitive pour l’industrie européenne et les choix énergétiques stratégiques pour préserver les emplois industriels.

Photo sur laquelle on voit, en premier plan, un homme relativement jeune, maxence cordiez qui porte un costume et une cravate.

La question du coût de l’énergie est cruciale pour préserver la
compétitivité industrielle en France et en Europe.

La réussite de la transition énergétique dépend avant tout de la distinction entre les objectifs et les moyens. Il ne faut pas confondre les deux. Notre système énergétique actuel, basé sur les combustibles fossiles, est profondément ancré dans nos modes de vie et nos acquis économiques et sociaux.

Cependant, il est aujourd’hui impératif de le changer pour deux raisons : le réchauffement climatique, qui est en grande partie causé par la combustion des matières fossiles et l’épuisement de ces ressources, ce qui menace la sécurité
d’approvisionnement énergétique.

La sécurité d’approvisionnement énergétique ne se limite pas aux volumes théoriquement accessibles, elle concerne également le coût d’accès à ces volumes. Pouvoir importer des combustibles fossiles à prix élevé ne garantit pas que l’ensemble des usagers pourront y avoir accès. La clé du succès de la transition est de se rappeler pourquoi cette évolution est nécessaire, et de l’aborder de manière dépassionnée.

Cela implique d’utiliser toutes les options disponibles actuellement : énergies renouvelables, nucléaire, gaz et liquides bas- carbone, sobriété, efficacité énergétique etc.

L’objectif est de créer un système énergétique cohérent permettant de réduire progressivement la dépendance aux combustibles fossiles, qui représentent encore 60 % de l’approvisionnement énergétique en France.

Il existe deux principaux leviers pour soutenir les emplois industriels européens à travers les choix énergétiques. D’abord, il s’agit de se positionner sur des secteurs porteurs d’avenir.

Un exemple illustre ce point : dans les années 70, l’industrie automobile européenne a gagné des parts de marché face à l’industrie américaine, dont les véhicules étaient gourmands en pétrole, les États-Unis étant alors le premier pays producteur de pétrole au monde.

À partir du premier choc pétrolier, les Européens produisant des voitures plus petites et moins consommatrices ont ainsi conquis des parts de marché.

Aujourd’hui, l’enjeu est similaire : il ne s’agit pas de profiter des derniers moments d’un marché vieillissant, mais de se positionner en avance sur des technologies clés comme les véhicules électriques, les énergies renouvelables et nucléaire, l’hydrogène, etc. La Chine a adopté une approche extrêmement volontariste sur
ces secteurs et l’Europe ne doit pas se laisser distancer.

Ensuite, il est crucial d’assurer un accès à une énergie bon marché pour préserver la compétitivité industrielle. Le coût de l’électricité est un facteur clé de la compétitivité, notamment pour des secteurs comme l’automobile.

Il est donc essentiel d’adopter une stratégie énergétique pragmatique, de réformer les mécanismes fiscaux qui favorisent les énergies fossiles, et d’accélérer la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles pour sécuriser l’approvisionnement énergétique en volumes et en prix.

L’Union Européenne, en tant que marché ouvert, a longtemps misé sur l’accès à des biens au coût le plus bas possible pour le consommateur. Mais, la crise du COVID et la guerre en Ukraine ont mis en lumière les risques liés à une trop grande dépendance vis-à-vis des pays tiers pour des matières et technologies stratégiques.

L’UE commence donc à revoir sa politique industrielle. Des initiatives telles que le Net Zero Industry Act, qui vise à accélérer la production de composants pour la
transition énergétique, et le Critical Raw Materials Act, qui entend diversifier les sources d’approvisionnement en matières premières, montrent que l’UE prend enfin conscience des enjeux de sécurité d’approvisionnement.

L’objectif est de réduire la dépendance à certains pays comme la Chine, tout en renforçant les capacités industrielles européennes. Il est essentiel d’avoir des capacités productives dans tous les secteurs stratégiques sur le territoire européen.

En cas de crise, il est ainsi plus facile de faire croître des industries existantes que de créer ex nihilo des industries que l’Europe aurait complètement abandonnées. L’Europe doit trouver un juste équilibre : ni totalement ouverte sans garde-fous au marché mondial, ni protectionniste !

L’idée est de sécuriser les approvisionnements par la production domestique et la diversification des approvisionnements externes.

La journée a également mis en lumière l’un des enjeux fondamentaux de la filière nucléaire : la féminisation de ces métiers. Actuellement, les femmes ne représentent que 24 % des effectifs dans le secteur nucléaire en France, une situation qu’Hélène Derrien, Directrice des relations humaines et de la communication d’Orano et Emmanuelle Galichet, Présidente de WiN, souhaitent faire évoluer.

Hélène Derrien a souligné que la mixité est un levier de performance stratégique pour les entreprises du secteur, citant les nombreuses initiatives d’Orano pour attirer des talents féminins, dès le collège jusqu’aux postes de direction. « Il est essentiel de créer des parcours de mentorat pour accompagner les femmes vers des rôles de leadership », a-t-elle ajouté. Orano, par exemple, soutient des parcours de dirigeants pour une dizaine de femmes par an depuis 2016, afin de leur offrir des opportunités de carrière à haut niveau.

Emmanuelle Galichet a, quant à elle, est revenue sur les obstacles culturels et sociaux qui freinent la féminisation du secteur, notamment les stéréotypes de genre et les contraintes liées à la maternité. Pour elle, l’évolution de la place des femmes dans le nucléaire passe par une transformation culturelle profonde. « Nous devons renforcer l’implication des pères dans la parentalité, promouvoir des modèles féminins et encourager les jeunes filles à s’orienter vers les métiers techniques dès le plus jeune âge », a-t-elle souligné.

Force est de constater que les femmes occupent encore trop peu de place dans la filière nucléaire : elles ne sont que 24 % en France. Alors comment faire en sorte de renforcer leur présence dans ce secteur clé ? Tel était l’objet des interventions de Hélène Derrien (Orano) et Emmanuelle Galichet (Win), lors de la journée dédiée à la filière nucléaire le 28 janvier dernier. Retour sur leurs réflexions et leurs actions en faveur de la féminisation de cette filière.

Photo sur laquelle deux femmes sont présentes, Emmanuelle Galichet et Helène Derrien. Celle de gauche parle et tient un micro dans sa main droite. La seconde pose et porte un blouson rouge.

Pour Hélène Derrien, Directrice des Ressources Humaines et de la Communication d’Orano, la mixité est un véritable levier de performance. Elle a souligné les nombreuses initiatives externes d’Orano pour attirer et recruter des femmes, notamment en nouant des partenariats avec des écoles, en lançant des actions de sensibilisation dès le collège, en créant un réseau d’ambassadeurs salariés et en participant à des Trophées (Usine Nouvelle, Energia).

Orano s’est engagé aussi à féminiser ses équipes d’alternants, avec 30 à 40 % de femmes parmi ses 700 alternants recrutés en 2024. En termes d’accompagnement, le Groupe met également en avant des modèles inspirants, sollicitant les femmes du Comité Exécutif et des Comités de Direction, afin de promouvoir plus de mixité.

Derrière ces actions, une vision claire : accompagner les femmes dans leur carrière. Depuis 2016, Orano soutient une dizaine de femmes par an dans des parcours dirigeants, et encourage les programmes de mentorat. Pour Hélène Derrien, la visibilité des femmes dans des rôles de leadership est essentielle pour encourager les futures générations à oser.

Emmanuelle Galichet, Présidente de Win France, quant à elle, impute notamment la désaffection des filles pour les filières techniques et scientifiques à la réforme Blanquer, qui impose de faire un choix de filière d’études bien trop tôt, à savoir avant le bac.

Elle a également mis en lumière les freins culturels et sociaux à la féminisation des sciences et des métiers techniques. Elle a noté que les stéréotypes de genre demeurent des obstacles importants. La maternité, souvent perçue comme un frein, déséquilibre encore les trajectoires professionnelles des femmes, ce qui n’est pas le cas pour les femmes sans enfants. Elle plaide pour une meilleure implication des pères dans la parentalité, l’accompagnement des femmes après leur congé maternité et la promotion de modèles féminins pour déconstruire les stéréotypes.

Emmanuelle Galichet propose une entreprise idéale, mixte, bienveillante et apprenante, où la collaboration entre écoles et industriels serait renforcée pour mieux faire découvrir les métiers techniques. Elle insiste aussi sur l’importance de l’action collective pour accompagner les femmes dans leurs ambitions et construire une industrie nucléaire plus inclusive et ouverte aux défis de demain.

Ces échanges ont mis en évidence qu’au-delà des mesures prises par les entreprises et les pouvoirs publics, la véritable féminisation du secteur passera par une transformation culturelle profonde et un engagement collectif.

Cette journée de réflexion a permis d’illustrer les multiples dimensions de l’industrie nucléaire et son rôle central dans la transition énergétique. Le nucléaire doit s’intégrer dans la création d’un mix énergétique équilibré, fiable et durable. Il demeure un atout indispensable pour atteindre les objectifs climatiques et énergétiques mondiaux. L’engagement des acteurs de la filière pour plus de diversité, de féminisation, et de coopération internationale est indispensable pour en faire un secteur à la fois innovant et attractif.

La CFE Énergies et la CFE-CGC Métallurgie continuent de jouer un rôle majeur dans cette dynamique, avec une vision ambitieuse pour l’avenir du nucléaire, au service de l’énergie de demain et de la compétitivité industrielle, en France comme en Europe.